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© Laurencine Lot


Pascale Bordet
“Splendeur et misère d’une costumière”
Tel est le titre du prochain livre (Parution en octobre. HC Editions) de cette costumière toujours habillée en blanc qui me reçoit dans son atelier baigné de lumière, au décor épuré et tout blanc.
Côté splendeur, on pense à vos deux Molières et onze nominations. Mais la misère ? L'avez-vous connue d'être celle que tous les théâtres s'arrachent ?
D'une certaine manière, oui mais il se trouve aussi que je ne gagne plus ma vie avec le théâtre depuis deux ans. Cependant, au milieu de toute misère, se niche la splendeur. C'est ce qui m'est arrivé toute ma vie.

Parlez-nous de la misère d'avant.
Je viens d'une famille très pauvre où on ne parlait ni ne lisait, hormis "Le Chasseur français" et le catalogue de "La Redoute" ! Très bonne en français, j'ai découvert les livres et le théâtre. Je lisais, en cachette, Ionesco, Molière et Racine à dix ans. Ils m'ont appris les mots, disant ce que je n'arrivais pas à dire ou qu'on ne voulait pas m'entendre dire. Et ils parlaient d'amour, de sentiments. Or, grande romantique, j'ai besoin d'entendre dire « je t'aime ». Très vite, étais-je prédestinée ?, j'ai traduit en dessin et peinture ce que je lisais car je « voyais » les personnages, leurs costumes. J'ai récemment retrouvé un dessin, un petit roi avec une couronne... et Ionesco, de son vivant, est venu me chercher pour « Le Roi se meurt ». Un miracle de la vie !

Comment êtes-vous entrée aux ateliers de l'Opéra Garnier ?
Je m'y suis présentée comme apprentie à 17 ans. Ma famille m'a maudite pour ce choix ! Là, j'ai commencé par balayer, faire les courses, aller acheter fils et aiguilles... puis j'ai appris chaque poste : teinture, bijoux, patine, repassage, essayage... A la fin de ma formation, j'étais embauchée ! J'y suis restée quatre ans. Ce fut très dur, la hiérarchie était écrasante et j'étais si jeune... on me l'a fait payer. Pourtant, assistante, je suis tombée sur des gens bien, m'autorisant à signer mes costumes. Et j'assistais aux répétitions de Rudolph Noureev. Double chance ! A ma sortie, Jean-Paul Farré fut le premier à me faire confiance. Et très vite, j'ai travaillé dans tous les théâtres privés. J'ai eu jusqu'à dix contrats par an, dormant peu et parfois au théâtre !

Que se passe-t-il aujourd'hui ?
Eugène Ionesco, Jean-Claude Brialy... beaucoup de mes « patrons », gens de théâtre, ont disparu. D'autres montent plus difficilement leurs spectacles. Et bien des théâtres ayant été rachetés par des groupes et des financiers, il y a moins d'argent pour les costumes. J'ai même fait récemment un montage sans assistante et sans habilleuse, or mon métier est très physique ! Ou alors on choisit un grand couturier et je ne peux pas rivaliser. Par bonheur, j'ai une particularité : je dessine et peins chaque costume avant de le réaliser. Aussi, je peux exposer mon travail (jusqu'au 3 juin au Lucernaire), sortir des livres qui vont même dans les écoles et les universités de métiers d'art, donner des cours... L'important est de ne pas se laisser aller. Et puis, quelques liens privilégiés me font espérer quatre projets (pas encore signés) pour la rentrée !

Eh oui, misère et splendeur ponctuent sa vie !
Interview par Caroline Fabre
Paru le 01/08/2018

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